
Carton rouge pour le régime

Quand le ballon rond se mêle à l'Histoire
[Égypte-Uruguay - 15 juin 2018] • Janvier 2011. Le peuple égyptien réclame la tête du régime. Il l’obtiendra, à la faveur d’une force colorée et bruyante descendue des travées du Stade international du Caire : les supporters ultras du club Al-Ahly. (Cette chronique est écrite à partir du passionnant ouvrage de Mickaël Correia Une histoire populaire du football, publié aux éditions La Découverte.)
Pratique, l’attachement du président égyptien Hosni Moubarak aux arabesques des artistes du ballon rond. Profitant de l’éclosion du foot-business, dans les années 1980, le raïs transforme « le championnat égyptien en véritable manne financière au service [de son] clan1 ». Le chef d’État ne rate aucun match de la sélection nationale, parfait support de propagande du régime, qui tire la ficelle facile du chauvinisme à coups de slogans et de chants patriotiques. En 2005, alors qu’il brigue un cinquième mandat présidentiel, Moubarak ne cache pas, c’est le moins que l’on puisse dire, que le populaire club cairote de Al-Ahly a ses faveurs : il visite leur camp d’entraînement sous l’œil caressant des caméras officielles, fait le pied de grue à l’aéroport pour accueillir les « Diables rouges » (surnom des joueurs d’Al-Ahly), qui s’en reviennent victorieux de la Ligue des champions d’Afrique…
Le Al-Ahly Sporting Club rassemble, à sa création, en 1905, par l’avocat et militant indépendantiste Mustafa Kamil, ceux à qui l’accès aux infrastructures sportives pour nantis est refusé. Charriant ce que la jeunesse compte d’étudiants syndicalistes, il devient vite un symbole de la lutte contre le colonialisme britannique, le « club du peuple ». Rien d’étonnant, au regard de sa notoriété, que les autorités lui fassent les yeux doux. Moubarak donc, mais aussi, avant lui, Anouar el-Sadate2 et Gamal Abdel Nasser, qui, aussitôt élu à la tête de l’État, en 1956, en devient le président d’honneur.
Inclassables
Au début des années 2000, cette emprise étatique sur le club ne va pas résister au vent « ultra », un sirocco d’un genre nouveau qui souffle sur l’Afrique du Nord dès 2002. Importé d’Italie et de Serbie, le phénomène ultra regroupe ces supporters qui ne vivent que pour leur club. Un engagement sans limites qui ne transige ni avec l’esprit de solidarité ni avec la qualité du spectacle, aussi visuel que sonore, offert dans les tribunes. En Égypte, les ultras du club de Al-Ahly (les Ultras Ahlawy) comptent quatre ans après leur création, en 2007, des dizaines de milliers de membres à travers le pays, pour la plupart des jeunes de 15 à 25 ans issus des couches populaires et des classes moyennes, qui cherchent souvent à échapper aux injonctions morales et religieuses que la société leur impose. Parfaitement autonomes, ils sont imperméables à toute autorité : clubs, partis politiques, institutions. Dans leurs rangs, soudés par l’amour du maillot, des laïques, des religieux, des gauchistes ou de simples fans de foot – leur diversité intrigue, leur nombre inquiète.
Coup d’envoi
Victimes du chômage, de la corruption, des violences policières, ils sont les premiers à « réagir à la violence et à l’oppression du ministère de l’Intérieur par la violence3 », comme ils sont les premiers – avec leurs rivaux du club de Zamalek – à conspuer, et à faire conspuer, le coupable : Hosni Moubarak. Dans les limites du stade pour commencer, puis dans la rue, à partir du 25 janvier 2011, à l’occasion de la première manifestation antigouvernementale. Trois jours plus tard, des centaines de milliers de Cairotes convergent jusqu’au pont Qasr al-Nil en réclamant haut et fort « la chute du régime ». Aux avant-postes, les Ahlawy résistent aux charges que la police mène pour fermer l’accès à la place Tahrir. Mieux, ils éreintent en cinq heures les forces de police, humiliées et remplacées dans le plus grand désordre par l’armée pendant que les manifestants investissent la place acquise de haute lutte – leur QG de campagne pour les semaines à venir. À la lumière de fumigènes, les Diables rouges exultent et entonnent un de leurs hymnes, bien connu des assidus du Stade international du Caire : « Hé le gouvernement ! / Demain les mains du peuple vont te purifier. / Hé stupide régime ! \ Quand comprendras-tu que ce que je demande \ C’est la liberté, la liberté, la liberté !4 »
En ce « vendredi de la colère », les maillots rouges ornés d’un aigle noir se sont imposés comme des acteurs incontournables de la révolution. Tantôt combattants assignés à la protection des insurgés, tantôt secouristes de fortune risque-tout, ils tiendront ce rôle de bras armé jusqu’à la démission du président Moubarak, en février 2011, et au-delà.
Après trois années d’engagement, de lourdes pertes en vies humaines5 et les premières dissensions avec les manifestants (telle l’Union des femmes égyptiennes indépendantes, qui leur reproche certains comportements machistes), les Ahlawy vont progressivement prendre leurs distances avec le mouvement révolutionnaire. « Après trois ans, nous avons besoin de revenir dans les stades6 », conclut, pragmatique et amer, un supporter…
Jean-Pierre Serieys
1 Cette citation (comme le reste) est extraite du passionnant ouvrage de Mickaël Correia – fil rouge de ces chroniques – Une histoire populaire du football (La Découverte), p. 134.
2 Après avoir signé les accords de Camp David, en 1978, et soucieux de soigner son image dans les Territoires occupés, El-Sadate s’assure que le club cairote compte dans ses rangs des joueurs palestiniens.
3 Mickaël Correia, op. cit., p. 139.
4 Mickaël Correia, op. cit., p. 132.
5 Comme en ce 1er février 2012, à Port-Saïd, où 74 supporters de Al-Alhy sont massacrés et 200 autres grièvement blessés par les ultras de l’autre équipe dans les gradins d’un stade transformé en souricière avec la complicité des policiers présents et de hauts officiers du Conseil suprême des forces armées du maréchal Tantawi.
6 Mickaël Correia, op. cit., p. 147.
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