La révolution tropicaliste de la musique brésilienne

Dans un précédent post, je chantai mon amour pour les Beatles et les déflagrations sonores produites par Revolver, ce fantastique album à 14 coups sorti en août 1966. Aujourd’hui, il sera question d’un autre album révolutionnaire, inspiré par les «Fab Four», qui s’imposa dans le Brésil des colonels en 1968. 

Dans la tourmente politico-sanitaire que traverse actuellement le Brésil (troisième pays le plus touché par le Covid-19, avec 16.800 morts et 254.000 cas recensés au 19 mai), et alors que son président corona-sceptique s’enferre dans son déni de la pandémie, ses supporters ne désarment pas à Brasília, brandissant bien haut des pancartes «AI-5 JÁ» («AI-5 maintenant»)…

AI-5, comme «acte institutionnel n°5». Promulgué le 13 décembre 1968, ce décret faisait basculer le Brésil dans les années de plomb de la «dicta-dure»: suspension des assemblées, décrets-lois, arrestation d’opposants, censure de la presse et des arts…

Les Beatles se sont séparés le 3 janvier 1970. Nombreux ont été leurs épigones. Parmi eux, deux garçons de Bahia, exilés justement en 1970 à Londres : Gilberto Gil et Caetano Veloso. Nés en 1942, les deux guitaristes se sont vite attiré les foudres de la dictature. Pour avoir «profané» l’hymne et le drapeau brésiliens, ils sont emprisonnés puis confinés (!) quatre mois dans leurs résidences respectives de Salvador, sans permission de sortir ni de se produire en public. À l’été 1970, les autorités se débarrassent d’eux en les forçant à l’exil. 

Deux ans auparavant, Gil et Caetano (accompagnés de leurs acolytes Tom Zé, Gal Costa, Nara Leão et le trio d’Os Mutantes) ont signé l’album Tropicália ou Panis et Circensis. Un disque révolutionnaire à plus d’un titre, lancé quatre mois seulement avant l’AI-5…

Tropicália sonne comme le manifeste symphonique du mouvement tropicaliste, cette nouvelle vague sauce carioca apparue dans les années 1960. Reprenant le précepte de «cannibalisme culturel» développé dans les années 1920 par le poète Oswald de Andrade, les tropicalistes voulaient forger leur propre identité artistique, loin des canons nationalistes d’une culture mise sous cloche, mais par l’assimilation des références étrangères et leur brassage avec les racines diffuses du pays. 

Ainsi, Tropicália associe les rythmes brésiliens (samba, bolero, rumba, baião, forró…) au rock psychédélique, alors en vogue outre-Atlantique. Le big band tropicaliste a déroulé un son unique et des mélodies déroutantes, découlant des audaces imaginées par les «Fab Four», notamment dans leur concept-album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (juin 1967). 

Place au disque. Deux faces de six chansons, pour moins de quarante minutes de musique.

1. «Miserere Nobis»: aubade dynamique de Gil, rehaussée par l’envolée des chœurs et des vents aériens.

2. «Coração materno»: orchestration grave de cordes portée par la voix de Caetano. Les accords plaqués à la fin du morceau annoncent déjà la ballade «Cucurrucucu Paloma», que Caetano chantera ao vivo en 2003 dans le film Parle avec elle, de Pedro Almodovar. 

3. «Panis et circensis»: clairement le morceau le plus Beatles de l’album. Commencée comme une chorale binaire, avec trompette guillerette, la mélodie flirte avec la cacophonie, avant de basculer dans la folie pure sur fond de rock effréné et de bris de verres. 

4. «Lindonéia»: ballade chantée d’une voix d’ange par Nara Leão; sauf que les paroles parlent de sang, de solitude et de vigilance policière.

5. «Parque industrial»: joyeux barnum musical orchestré par Tom Zé, où les tropicalistes, à tour de rôle, chantent tout le mal qu’ils pensent de la culture autorisée, sous les vivats et les rires d’un public conquis (encore du Sgt. Pepper’s). 

6. «Geléia Geral»: forró arrangé du Nordeste distillé par le prestidigitateur Gilberto Gil. 


Retournons le vinyl. 

1. «Baby», chanté par Nara Leão, offre un magnifique dialogue sensuel entre la voix et les cordes.

2. «Três caravelas», sur un fond de rumba, résonne comme un hymne moqueur aux racines latines de Cuba. Chant en espagnol et en portugais.

3. «Enquanto seu lobo não vem», une romance qui vire au conte glaçant. En fait de loup (lobo), c’est un autre prédateur que vise Caetano: la répression. Le chant appelle à défiler dans les rues, évoque les bombes, les drapeaux, les bottes et la boue… 

4. «Mamãe, coragem»: douce bossa sur l’histoire d’une fille qui quitte sa mère pour faire sa vie. Liberté et indépendance.

5. «Bat macumba»: samba dopée au rock, où la guitare, comme chez George Harrison, sonne comme un sitar.

6. «Hino ao Senhor do Bonfim»: ultime pied de nez aux colonels, avec cet «hymne» en hommage à l’église phare de la ville de Salvador, berceau et capitale de la culture afro-brésilienne. 

Les couplets, repris en chœur, singent les hymnes imposés. Le morceau se clôt sur le chœur, qui déraille à la faveur d’une note placée hors de la portée (pile au moment où les paroles évoquent «la concorde et la justice»…). La dissonance emporte la mélodie vers l’inaudible. «Hino» se termine par des cris étouffés, comme sortis d’une bouche qu’une main bâillonnerait, et des hurlements pareils à des sirènes de police. À la fin de la bande, six coups sourds résonnent – canonnade lointaine ou bruits de bottes?

Plus d’un demi-siècle plus tard, le disque n’a rien perdu de son charme et de ses innovations corrosives.  Et ces 12 pistes scintillantes dessinent, au firmament de la portée brésilienne, une constellation de chansons lumineuses : celle du ciel de Bahia, au-dessus des saints et des ex-voto de l’église de Salvador.

Xavier Donzelli

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