“Revolver”, le génial 14-coups des Beatles
En 1966, les «Fab Four» dégainent un album riche en mélodies et en trouvailles sonores.
La musique adoucit les mœurs, surtout en ces temps de confinement. Aux oreilles malmenées par les cris des petits et les «conf calls» parasitées, les mélodies apportent une caresse.
En télétravail, pour s’isoler du brouhaha, rien de tel qu’un bon casque et de la musique.
Dans mes oreilles, ces dernières semaines, a passé en boucle l’album Revolver des Beatles. Tout le monde a son album préféré des «Fab Four». Le mien a longtemps été Abbey Road (par lequel je les ai découverts), puis Rubber Soul.
Sorti en août 1966, Revolver a gardé sa fraîcheur et ses bourrasques musicales.
L’album s’intercale entre le rock envolé de Rubber Soul (1965) et les envolées stratosphériques de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967). Tout ce dans quoi les Beatles ont jusqu’alors excellé (mélodies, rythme, voix) se retrouve, et tout ce qu’ils expérimenteront dès lors apparaît en germe dans cet opus envoûtant. N’oublions pas les contributions décisives de l’ingénieur du son Geoff Emerick (19 ans), assisté de Ken Townsend, qui mit au point la technique du Automatic Double Tracking, pour doubler, en les décalant, les prises de chant ou d’instrument.
Déroulons les 14 pistes de cet album phénoménal.
- Revolver s’ouvre sur le trépidant et syncopé «Taxman», de George Harrison : basse sautillante, guitares grinçantes et brusques arrêts. Le déroutant solo de guitare de McCartney donne le «la» des innovations à venir.
- Deuxième plage : «Eleonor Ridgy» (Aaah… Look at all the lonely people…»), cantate de McCartney rehaussée par deux quatuors à cordes de toute beauté – une idée du producteur George Martin (le «5e Beatles»). Le seul morceau des Fab Four où aucun ne joue.
- «I’m Only Sleeping» offre le réconfort d’une couette chaude par une nuit d’hiver. Dans cette mélopée signée Lennon, les partitions de guitare passent à l’envers, produisant un son sorti de nulle part qui en a décoiffé plus d’un en 1966.
- En deux notes, «Love to You» (Harrison) nous téléporte en Inde, sur le sentier himalayen de Rishikesh, avec George Harrison pour guide, et ces pépites métalliques au sitar et au tempoura qui ouvrent le sacre du tympan.
- De retour de cette quête mystique aux vapeurs indues, on se laisse bercer par les chœurs de «Here, There and Everywhre», les accords plaqués s’étirant comme un filet suspendu au-dessus du vide. Et les claquements de doigts à la fin du morceau.
- Passons sur «Yellow Submarine», sinon pour souligner la superposition d’effets sonores débridés : chaînes, canettes, sonnettes, sifflets, bassin d’eau avec paille, etc. Un joyeux foutoir a présidé à sa création.
- La face A se clôt par «She Said She Said». Morceau délirant de Lennon, avec des guitares lorgnant de nouveau vers l’Inde. Un refrain surréaliste, totalement fissuré, qui se termine sur une falaise à pic, avec plongeon sur le prochain couplet.
Retournons le disque.
- «Good Day Sunshine» dépote : du pur McCartney, hybride de chorale et de piano-bar. Et ce final en écho où la bande fuite et fuit.
- Avec «And Your Bird Can Sing», on décolle de son siège pour jouer de l’air guitar.
- «For No One» ramène aux fondamentaux de la Beatlemania. Mélodie, chœur, rythme – saint Paul…
- «Doctor Robert», consulté par Lennon, délivre une ordonnance de bonne humeur.
- Arrive «I Want to Tell You», le morceau où les innovations musicales sont portées à leur paroxysme. Des chœurs extatiques et un bridge inouï menant au refrain, avec cet accord plaqué et dissonant de piano qui martelle le tempo et étire la mélodie jusqu’à la rupture harmonique.
- «Got to Get into My Life» : McCartney, encore – yes, sir !
- Last but not least : «Tomorrow Never Knows» – accord unique, bandes à l’envers, guitares saturées, rythme planant. Le morceau, si novateur, pourrait avoir été composé hier.
À sa sortie, l’album a détrôné des charts la BO de La Mélodie du bonheur. Chacun trouve son bonheur à sa porte…
Et après tant de petits bijoux harmoniques, les Beatles ont même trouvé dans leurs tiroirs de quoi sortir en 45 tours un autre chef-d’œuvre : le survitaminé «Paperback Writer».
C’est à la suite du succès planétaire et ininterrompu des Beatles que Lennon, par forfanterie ou autodérision, déclarera le 4 mars 1966 que les Beatles sont désormais «plus populaires que Jésus-Christ» ; ce qui lui vaudra les foudres de ses contempteurs américains. Des foules hurlantes piétineront en place publique des posters des Quatre Fantastiques et se livreront à des autodafés de leurs effigies.
Du rock, passe encore, à la Elvis ou à la Chuck Berry ; mais pas plus. Et pas Jésus.
C’était mal connaître le potentiel créatif et l’esprit d’insoumission joyeuse des Beatles, qui prêchaient pour des fans conquis un évangile universel de rock psychédélique. Un demi-siècle plus tard, la magie opère encore.
Xavier Donzelli